De Friends aux Soprano : quand le cinéma décrypte notre inconscient. Lapsus, actes manqués, rêves ou symptômes… À travers des exemples marquants issus de films et de séries cultes, explorez les mécanismes par lesquels notre inconscient s'exprime et bouscule nos vies.
Je vais illustrer à travers des exemples puisés dans des séries ou des films ce qu'est l'inconscient, comment il se révèle à nous et l'intérêt de cette découverte pour orienter notre vie.
1- les manifestations de l'inconscient
Si le rêve est d'après Freud la voie royale vers l'inconscient, il y a bien évidemment d'autres manifestations, le rêve n'est qu'un outil parmi d'autres.
Le lapsus
Dans la série Friends, Ross épouse Emily. Au moment d'échanger leurs vœux, il prononce pourtant le prénom de Rachel.
Dans une lecture psychanalytique, ce lapsus peut être entendu comme révélant que la femme qu'il désirait profondément épouser était Rachel. Cela ne signifie pas qu'il n'aimait pas Emily, mais qu'il est en conflit intérieurement, il ne sait pas, il pensait être sûr en fait non. C'est Émily qui prend la décision de la rupture maison aurait pu imaginer que suite à ce lapsus Ross prenne le temps de se poser et réfléchir.
L'équivoque
La psychanalyse prête une attention particulière aux ambiguïtés du langage.
Dans son podcast Ça tourne pas rond, la psychanalyste Mardi Noir raconte qu'au cours de sa propre analyse, elle avait dit un jour :
« Moi, les hommes, je les chasse. »
Elle voulait dire qu'elle partait à leur conquête.
Son analyste lui fait alors entendre un autre sens possible : elle pouvait aussi vouloir les sortir de sa vie.
Une même phrase révélait ainsi deux mouvements contradictoires : désirer une relation tout en mettant inconsciemment en place ce qui empêchait qu'elle dure. Elle a donc pris la décision de faire une pause dans les conquêtes amoureuses et de se concentrer sur les amitiés.
L'acte manqué
Dans Nino, le personnage principal oublie ses clés au centre où il devait conserver ses spermatozoïdes avant sa chimiothérapie.
Cet oubli l'oblige à revenir sur les lieux et l'amène finalement à accomplir une démarche qu'il n'avait pas réellement envisagée jusque-là : préserver la possibilité de transmettre la vie.
Dans une lecture psychanalytique, cet acte manqué peut être entendu comme la manifestation d'un désir qui n'avait pas encore trouvé les mots pour se dire : il a envie d'avoir des enfants.
Cet acte manqué l'oblige aussi à passer le weekend chez des amis et donc à éprouver les liens qui comptent, ce qui lui permet ensuite de choisir la vie, de se battre.
Le rêve
Dans Mulholland Drive, submergée par l'angoisse, Diane s'endort et rêve. Dans ce rêve, elle devient Betty : talentueuse, remarquée dès son premier casting, adulée — tout ce qu'elle n'a pas réussi à être éveillée. Le rêve réécrit même l'irréparable : Camilla, qu'elle a fait assassiner par jalousie, n'est ici que blessée dans un accident, et c'est Betty qui se précipite pour la sauver, plutôt que celle qui l'a tuée. Mais le rêve ne se contente pas de lui offrir ce qu'elle aurait voulu vivre : il continue de travailler, malgré elle, sur ce qu'elle ne s'autorise pas à regarder en face. Il finit par lui révéler une vérité plus précise : lors de son propre casting, ne pas avoir été choisie par le réalisateur l'a blessée bien au-delà d'un simple échec professionnel — elle s'est sentie rejetée en tant que femme, comme si elle avait perdu, une fois pour toutes, sa place possible auprès d'un homme. C'est cette blessure-là qui l'a poussée à vivre cela par procuration. Camilla, c'est « la femme » — celle qu'on choisit, celle qu'on désire — et Diane a vécu dans son ombre, allant jusqu'à nouer avec elle une relation amoureuse qui lui permettait d'accéder, à travers Camilla, à cette place d'élue qu'elle pensait pouvoir obtenir et qu'elle a perdue. Quand Camilla la quitte à son tour pour un homme, ce n'est donc pas seulement elle que Diane perd, mais cette vie-là, la place qu'elle pensait avoir — ce qui la fait basculer dans la jalousie et le meurtre.
Mais ce qu'elle croyait vouloir consciemment — être en couple avec Camilla — n'était pas ce qu'elle désirait vraiment, inconsciemment : ce qu'elle voulait, au fond, c'était être Camilla. C'est pour cela que la faire tuer n'a rien résolu : le problème restait entier, puisqu'il n'a jamais été question de la posséder, mais de devenir cette femme-là. Diane se leurre en pensant qu'il existe, quelque part, un idéal de féminité inatteignable pour elle — une place qu'une seule femme pourrait occuper. Le rêve, lui, lui souffle l'inverse, à travers l'affiche de Gilda accrochée au mur : « il n'y a jamais eu de femme comme Gilda ». Cet idéal-là n'existe pas ; personne ne peut vraiment l'incarner — pas même Camilla.
Marnie
Dans Marnie, Alfred Hitchcock raconte l'histoire d'une jeune femme incapable de supporter l'intimité sexuelle. Le simple contact d'un homme provoque chez elle une réaction de panique. La couleur rouge déclenche une angoisse intense et elle vole de manière compulsive dans les magasins.
À la fin du film, on découvre qu'enfant, elle a tué un homme qui agressait sexuellement sa mère afin de la protéger. Le souvenir a été refoulé, mais le traumatisme continue d'agir.
Dans une lecture psychanalytique, son rapport à la sexualité peut être compris à partir de cette histoire : le corps masculin reste inconsciemment associé à une expérience de violence. La couleur rouge fait retour comme une trace sensorielle de la scène traumatique, c'est la vue du sang.
Quant au vol, il ne semble pas répondre à un simple désir d'argent. Enfant, Marnie a donné la mort pour sauver sa mère, mais cet acte n'a jamais été reconnu ni jugé. Le vol pourrait alors constituer une répétition inconsciente de cette transgression, comme si une part d'elle cherchait enfin à rencontrer une limite ou une loi qui n'a pas été là lors du meutre.
Mon Roi
Dans Mon Roi, Tony reste enfermée dans une relation dont elle souffre, malgré les ruptures, les humiliations et les déceptions répétées.
Son accident de ski et la longue rééducation qui suit viennent interrompre cette fuite en avant.
Au cours du film, sa kinésithérapeute s'amuse d'ailleurs à entendre, dans le mot genou, les mots je et nous. Ce jeu de mots illustre bien le travail d'association propre à la psychanalyse : un mot peut parfois ouvrir une nouvelle manière de penser une situation. Et si quelque chose s'était brisé du côté du "Je" (elle en tant que sujet) et du "nous" (sa confiance dans le lien à l'autre).
L'immobilisation imposée par son corps crée surtout un espace où Tony peut enfin regarder ce qu'elle ne voyait plus : non seulement le fonctionnement de Georgio, mais aussi ce qui la maintenait prisonnière de cette relation et ce qu'elle y répétait malgré elle.
Le corps vient ici interrompre une répétition psychique et rendre possible un travail d'élaboration.
Le symptôme
Dans la série Les Soprano, Tony, chef de la mafia, consulte une psychiatre après une crise d'angoisse brutale provoquée par une scène en apparence anodine : des canards qui s'envolent de sa piscine.
Cette réaction lui paraît absurde et incompréhensible. Jusqu'alors, Tony avait le sentiment de fonctionner normalement : il maîtrisait son rôle de chef de famille, d'homme d'affaires et de parrain de la mafia. Mais à partir de cet épisode, les crises se répètent et échappent à son contrôle. Pour un homme habitué à incarner la puissance et l'autorité, cette perte de maîtrise devient difficilement supportable. C'est donc presque contre son gré qu'il accepte de consulter.
Peu à peu, le travail analytique permet de donner un sens à ce symptôme qui semblait surgir de nulle part. La crise d'angoisse apparaît liée à des conflits anciens autour de la perte, de l'attachement et de son histoire familiale.
Les canards, qui déclenchent sa première crise, peuvent notamment être associés à une question centrale chez Tony : celle de la séparation. Ils réveillent quelque chose autour de la peur de voir partir ceux auxquels il est attaché, mais aussi autour de la difficulté à accepter qu'un lien puisse se transformer ou prendre fin.
La thérapie l'amène également à revisiter l'image de ses parents. Son père, figure idéalisée après sa mort, apparaît progressivement sous un autre jour. Tony découvre des souvenirs où celui qu'il admirait comme un modèle de puissance et de respectabilité était aussi un homme violent, capable de brutalité. Le travail analytique vient alors fissurer cette image idéale : son père n'était pas seulement un héros, mais un homme traversé par ses propres failles.
Mais c'est surtout sa relation à sa mère qui constitue un conflit majeur. Tony, qui exerce une domination absolue sur les autres dans sa vie professionnelle et criminelle, se trouve paradoxalement dans une position de grande dépendance affective à son égard. Il lui est extrêmement difficile d'admettre qu'il puisse ressentir de la colère, voire de l'agressivité, envers une mère qu'il continue pourtant à aimer et dont il cherche encore l'approbation.
Ce qui devient insupportable n'est pas seulement sa colère contre elle, mais le fait de découvrir qu'en dépit de toute la puissance qu'il affiche à l'extérieur, il reste pris dans une relation où il se sent profondément soumis.
La crise d'angoisse vient alors exprimer ce conflit impossible à reconnaître : une part de lui ressent de la colère et du ressentiment, tandis qu'une autre refuse de pouvoir éprouver de tels sentiments envers sa mère.
Dans une lecture psychanalytique, le symptôme n'est donc pas seulement un trouble à supprimer. Il peut aussi être compris comme une tentative de l'inconscient pour faire apparaître un conflit psychique qui n'avait pas encore trouvé de mots.
2- Le désir n'est ni jouissance ni adaptation
Shame
Brandon croit vivre librement sa sexualité.Pourtant il ne choisit plus, il est devenu dépendant de la répétition de ses conduites. Plus il jouit, moins il désire.
Les Liaisons dangereuses
Valmont accumule les conquêtes, il en tire une image de Don Juan qui le valorise socialement. Mais au moment où il rencontre enfin une femme qu'il pourrait aimer, il est devenu incapable d'assumer cette part de lui.
Marty Supreme
A completer